Écrit par par Ninon Renaud et Christian Troubé - lavie.fr
POLITIQUE. Le Sri Lanka bafoue les droits de l’homme. L’Europe peine à le sanctionner et la France continue à lui passer commande. Existerait-il deux poids et deux mesures au sein du gouvernement à propos du Sri Lanka ? Sans aucun doute, selon les informations que La Vie a pu recueillir.
L’engagement (timide) en faveur des droits de l’homme du Quai d’Orsay, se révèle lettre morte à quelques centaines de mètres de là, rue Saint-Dominique.
Au ministère de la Défense, en effet, on n’hésite pas à continuer de commander dans des usines sri lankaises. Tout de suite après l’assassinat de 17 travailleurs locaux de l’ONG Action contre la faim, en août 2006, à Muttur, une localité disputée par l’armée régulière sri lankaise et les rebelles tamouls, les autorités françaises et européennes avaient pourtant fait pression sur le gouvernement de Colombo pour que toute la vérité soit faite.
Les présomptions étaient en effet fortes sur l’implication d’éléments de l’armée dans le massacre. Pas encore ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner avait été désigné par l’Union européenne membre d’un groupe d’experts internationaux chargés de suivre les travaux de la commission d’enquête présidentielle locale. Devenu ministre, Bernard Kouchner continuait à suivre ce délicat dossier souvent mis à l’épreuve de la realpolitik.
En avril dernier, accompagné de son homologue britannique, David Miliband, il se rendait au Sri Lanka pour tenter, au plus fort des combats entre l’armée régulière et les Tigres, d’obtenir un cessez-le-feu et la possibilité pour les humanitaires d’accéder aux populations civiles. Sans succès. Interpellé par Action contre la faim, Bernard Kouchner réaffirmait le 27 août dans une tribune du quotidien Le Monde : « La France a fait et fera tout pour élucider le meurtre des 17 employés sri lankais d’Action contre la faim » en août 2006.
Étrangement, cet engagement n’effleure pas l’armée de terre française, qui continue d’habiller ses troupes de vêtements fabriqués au Sri Lanka. En 2009, ce commerce a représenté 1 million d’euros. La dernière commande date de juin et représentait 870 000 euros. Une goutte d’eau sans doute dans un budget vestimentaire de 200 millions d’euros.
Mais cette eau-là tâche diablement. D’abord parce que ces commandes sont intervenues alors même que la communauté internationale s’inquiétait ouvertement des conséquences sur la population tamoule de la stratégie de guerre à outrance contre les Tigres du président sri lankais, Mahinda Rajapakse. Ensuite parce que l’entreprise bénéficiaire, GP Garments, « a la réputation la plus terrible. Seule l’armée française accepte encore de travailler avec elle. C’est un des cas les pires que j’ai eu à traiter en 20 ans », affirme Neil Kearney, secrétaire général de la Fédération internationale des travailleurs de l’industrie du textile et du cuir.
Selon les syndicats, une écrasante majorité des 500 salariés de GP Garments, située dans la zone franche de Seethawaka, dans le sud du Sri Lanka, dans la région de la capitale Colombo, sont des femmes âgées de 18 à 25 ans qui travaillent douze heures par jour pour seulement 1,50 dollar. Elles partagent à trois ou quatre des chambres construites sous de la tôle ondulée, sans sanitaires. Outre leurs conditions sociales et sanitaires, les cas de harcèlement sexuel ne sont pas rares.
Chez GP Garments en particulier, toute velléité syndicale susceptible de leur venir en soutien est sèchement réprimée, quitte à faire intervenir les forces spéciales de la police. Pour couper court aux critiques, l’entreprise a en outre fermé l’une de ses deux usines installées à Biyagama, à 30 kilomètres de Seethawaka. Elle a ensuite transféré son personnel le plus docile dans sa seconde usine.
« GP Garments est en réalité une entreprise dont le siège est en Belgique », se défend le ministère de la Défense. « On ne donne pas compétence aux personnes responsables des marchés pour intervenir dans les conflits sociaux », précise un porte-parole, tout en assurant avoir envoyé sur place des experts s’enquérir de la qualité du travail et des produits de GP Garments. « Ils doivent être aveugles ! », s’étonne Neil Kearney, qui s’est lui-même déplacé. Ou alors se sont-ils focalisés sur le critère principal de sélection de leurs appels d’offres vestimentaires : le prix. Du discours diplomatique officiel à la pratique, le fossé subsiste.
Source : http://www.lavie.fr/l-hebdo/une/article/1600-les-etranges-emplettes-de-notre-armee/retour/11/hash/0ca11d62d6.html |